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Extraits debat 2004
   

DEBAT DE CLÔTURE DU FESTIVAL 2004

 

Les enjeux de l'Afrique francophone

 

Une fiction éducative

Au Sénégal nous avons six langues officielles en plus du français. La question pour nous a été de savoir comment insérer la fiction dans nos programmes, car les auditeurs en sont friands. Nous avons compris qu'il fallait nous en servir dans un rôle éducatif, pour amener à un changement de comportement. Pour financer ces fictions, nous travaillons avec des partenaires qui ont des messages à faire passer tandis que nous apportons la technique, le savoir-faire.

Pedre N'Diaye, directeur de la radio nationale du Sénégal


La fiction transforme les gens au plus proche d'eux-mêmes

La fiction joue un rôle très particulier au Burkina Faso car elle a été introduite dès la création de la radiodiffudion dans les années 1959 avec l'Indépendance. Avant, les pièces provenaient surtout de la tradition orale, avec des héros comme la princesse Iénéga, des personnages illustres des temps immémoriaux, de l'Empire de Ouagadougou. Aujourd'hui, comme dans toute l'Afrique, la fiction peut transformer les gens au plus proche d'eux.
Malgré les moyens qui diminuent, nous nous employons à ce que la fiction ne disparaisse pas. Chez nous, nous avons de nombreux problèmes liés au développement agricole, à la préservation de l'environnement, à la santé, à la prévention contre le sida, et la fiction est le meilleur moyen de faire passer ces messages en milieu rural. Car il y a deux catégories d'auditeurs en Afrique : ceux des villes qui sont très informés sur ce qui se passe dans le monde, et ceux des campagnes. Le réalisateur doit prendre en compte l'ensemble des auditeurs auxquels il s'adresse. C'est pourquoi nous ne pouvons pas nous permettre de créer de la fiction pour la fiction comme ce que nous avons entendu durant ce festival. Nous sommes trop liés à notre réalité quotidienne.

Dans les années 1970, il existait des radio clubs, pour rassembler les gens autour d'écoutes de théâtre radiophonique, mais aujourd'hui ce n'est plus un luxe d'avoir son propre récepteur, tout le monde en possède un. On l'écoute aux champs, sur son vélo. Il est donc plus difficile de regrouper les gens et les retours des auditeurs sont des actions plus isolées. Ils écrivent ou téléphonent durant les débats qui se font en direct. Un jour, un responsable de programme a voulu décaler l'heure de diffusion du théâtre radiophonique à 22 heures au lieu de 19 heures, heure où les gens rejoignent leur natte dans les populations rurales. Il a reçu des plaintes de partout et a dû revenir sur sa décision !

Baba Touré réalisateur, chargé d'études au ministère de l'Information du Burkina Faso


Une morale à la fin

Au Congo, je peux dire que la fiction est le meilleur véhicule. Nous contraignons cette fiction à dire quelque chose de très réel. Pour le moment elle ne coûte pas très cher ; on la fait avec les moyens du bord. C'est par elle que nous faisons passer tout ce qui ne peut passer par les sermons et les prêches. La fiction fait accepter l'inacceptable parce que nous utilisons le rire, la dérision. Elle peut être assez cruelle, elle est très rudimentaire, mais elle est fondamentale, car elle a un côté conte et un côté didactique. Et il y a toujours une morale à la fin. Les fictions chez nous sont d'une telle importance que nous sommes condamnés à être utilitaires, elles doivent " porter " car nous n'avons pas le temps.

Je vous donne un exemple : depuis quelques années, nous avons des problèmes d'impôts et de taxes. Les gens ne voulaient plus payer d'impôts parce qu'ils se disaient que l'argent allait dans les poches des dirigeants. Mais comment peut-on construire sans taxes ? Les écoles, les routes, les puits… Et sans eau on ne peut plus cultiver. On ne va pas mourir de faim, quand même. On a donc imaginé un monde où les citoyens refusaient de payer les impôts tout en critiquant ceux qui empochent l'argent du contribuable. Nous avons donné l'adresse d'un bureau fictif qui correspond exactement à l'adresse du fisc !

Nous diffusons les fictions sur l'ensemble du vaste territoire de la République Démocratique du Congo. Pour cela nous les traduisons dans les quatre langues nationales et les envoyons dans chaque province. L'avantage que nous a au moins laissé la dictature, c'est que chaque province a une station de radio avec des structures fiables !
Pour la diffusion de proximité, nous avons des cases d'écoute qui sont gérées par les instituteurs. Avec l'autorisation du chef du village, l'instituteur rassemble les villageois et diffuse les fictions sur un magnétophone. L'autorisation du chef du village est obligatoire parce que chez nous, les jeunes sont les plus nombreux, mais ils ne sont pas considérés comme des adultes, ce sont encore des " irresponsables ". L'instituteur pose des questions en fonction des problèmes soulevés par les fictions. Ces échanges sont enregistrés et renvoyés à la station provinciale qui centralise ces différents enregistrements et organise leur circulation de l'Est vers l'Ouest et vice versa. Les cases d'écoute sont donc pour nous d'une importance capitale.

Nous avons, tous les trois, un pied chez nous et un pied chez vous. Ce n'est pas très confortable. Et de plus nous avons deux casquettes : être responsables de la fiction, et d'une fiction de qualité naturellement, et contribuer à combler le retard que nous avons sur les autres pays. Nous ne pouvons être épicuriens. Nous savons faire, nous aussi, des fictions pour nous faire plaisir. Mais à quoi serviraient-elles si elles ne prenaient pas racine dans la réalité ?

Isidore Kabongo Kalala Kanda, directeur des programmes

de la radio nationale de la République démocratique du Congo

 

                                                                                 propos croisés parus dans la revue LES ACTES DU THEATRE n° 19